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Posté le 14.03.2007 | suite >

UNE VIE DE CHIEN

J’ai quitté Genève en pleine controverse sur les chiens dangereux pour me retrouver, à des milliers de kilomètres, au cœur d’une nouvelle affaire de clebs.

Le 5 janvier 2007, soit trois jours avant mon arrivée en Inde, une fille de huit ans était mortellement déchiquetée par une meute de chiens errants dans les rues de Bangalore. Plus récemment, un petit garçon de cinq ans se faisait attaquer par 15 chiens… et décédait de ses blessures à l’hôpital. Des parents indignés dénoncent l’immobilisme des autorités et exigent un nettoyage en bonne et due forme.

Mais, ici comme à Genève, militants de la cause canine et défenseurs des droits des animaux tentent de nous convaincre de la méchanceté de l’homme face à la bête innocente. Sauf qu’ici les chiens sont sans maîtres: ce sont des chiens errants, des "stray dogs", vivant des ordures et de ce que quelques âmes charitables veulent bien leur laisser comme nourriture. Des chiens sans propriétaires, ni responsabilités, avec pour unique perspective d’épanouissement le combat de nuit.

C’est un des faits marquants de la vie nocturne à Bangalore. Passées onze heures du soir, lorsque les rues se vident, ces chiens miteux, râpés, qu’on voit la journée sommeiller distraitement dans la poussière, au bas-côté d’une avenue livrée à l'assaut des véhicules, se transforment en gangs organisés, semant la terreur. Ils prennent possession des rues, quartier par quartier, cherchant à étendre leur territoire ou à en chasser d’éventuels intrus. La nuit est envahie de hurlements à faire froid dans le dos. Il m'est arrivé plusieurs fois, lors de précédents séjours, de me retrouver nez-à-nez face à une meute de chiens, dans la pénombre orangée d’une fin de nuit. Pas une âme à la ronde. Pas franchement rigolo. Conclusion: après 11 heures du soir, on ne s’aventure plus dehors. Qu’on soit à pied, à vélo, voire en scooter. A moins de se convaincre qu’on a le fluide sacré avec les chiens. Ce n’est pas encore tout à fait mon cas.

MP3 «My Little Bangalore Stray Dog»

Les statistiques municipales affirment qu’il y a 56'000 chiens errants à Bangalore. Mais tout le monde s’accorde à penser qu’ils seraient au moins 200'000, la population de Genève, prêts à vous dégraisser le mollet à n’importe quel coin de rue. 30'000 personnes meurent chaque année de la rage en Inde, la plupart du temps contractée à la suite d’une morsure de chien.

Certains préconisent une campagne de stérilisation, ce qui semblerait effectivement une sage mesure, et la plus chiennement respectable. «Mais il y a tellement de chiens, c’est comme viser un cafard dans une meule de foin», disent-ils. Donc - personne ne s’étant porté volontaire pour lancer une opération de mise à la muselière des 200'000 chiens de Bangalore - il ne reste qu’une solution: les attraper, les embarquer sur des camions et les envoyer à l’abattage. La solution Sarkozy, quoi, adoptée, non sans remords par les autorités municipales.

C'est que les chiens jouissent d’un solide capital de sympathie auprès de la population. Les personnes âgées, en particulier, les apprécient, non pas tellement pour leur compagnie (toute maison indienne étant déjà suffisamment surpeuplée), mais parce qu’ils servent de chiens de garde la nuit. C’est un des arguments avancés par les défenseurs des chiens: moins de chiens dans les rues, plus de voleurs dans les maisons. Le gouverneur de l’état, sorte de président honorifique du Karnataka, s’est fendu d’une lettre dans les journaux pour en appeler à la clémence des autorités municipales.

Cela étant, la ville est sillonnée par des camions remplis de chiens en cage. Ce sont peut-être d’ailleurs toujours les mêmes chiens et les mêmes camions, exhibés aux yeux des citadins inquiets.

Des résidents de banlieue se plaignent parce que la voirie dépose les carcasses des chiens abattus parmi les ordures ménagères, à deux pas de leurs propriétés. Ça fait très mauvaise figure. Et surtout ça pue. Et ça peut transmettre des maladies. A Surat, une ville du Gujarat, au nord-ouest de l’Inde, les chiens errants ont été abattus, en 1994, pour laisser place à une épidémie de choléra… A Bangalore, les autorités ont refusé l’entrée des lieux d’abattage des chiens aux journalistes du Hindu (l’un des quotidiens nationaux et locaux les plus respectables), mais des chauffeurs de camions ont affirmé que les carcasses étaient intentionnellement camouflées parmi les ordures ménagères, pour être ensuite déversées dans une des décharges de banlieues.

Ce que j’en pense? Finalement, je n’arrive pas à me décider à propos des chiens. Je déteste leur langue, lisse comme un filet de plie, quand ils essaient de me lécher la figure, leur servilité m’exaspère, mais ce sont de bonnes bêtes. Les «stray dogs» indiens dégagent un sentiment de liberté et de dignité qui fait souvent défaut aux chiens suisses d’appartement. Même bâtards, ils ont de la classe. Hauts sur pattes, sveltes, vifs, les yeux cernés de noir, soulignant leur tendance underground, ils ont développé, au contact de la rue, une intelligence et une endurance qui force le respect.

En vivant dans des villes, serrés les uns contre les autres, les hommes sont parvenus à repousser les animaux sauvages hors de leur quotidien. Ces chiens errants représentent une intéressante résurgence de l’espace sauvage dans le territoire urbain. La nuit, la ville retourne ainsi à un état primordial, fait de coexistence avec la nature sauvage et de lutte pour le territoire. Se faisant, elle se nettoie des excentricités de la vie diurne, elle se ressource.

J’ai aussi été, à ma manière un chien errant, tout au long de ces premières semaines à Bangalore. J’ai dû pousser des grognements pour parvenir à ce que mon appartement soit fini, pour ouvrir un compte en banque dans des délais raisonnables, j’ai croisé des gens estropiés, je me suis estropié le dos. Mais enfin, j’y suis. Bienvenue à Kacharakanahalli, Bangalore nord-est.

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