Posté le 18.03.2007 | suite >
ENTRE DEUX
Entre une séance de décrassage matinal pour faire avancer mon appartement et un coup d’éclat à la banque à l’heure de pointe, j’ai quand même trouvé le temps d’assister à quelques spectacles exotiques. A commencer par le festival Shankranti (Pongal chez les Tamouls), le 15 janvier. C’est à la fois une fête des moissons et le nouvel an local.
Un rite d’abondance: on commence l’année en récoltant les fruits du travail de l’année précédente. Oui, c’est vrai. On ne va quand même pas s’empoisonner le premier jour de l’an avec des résolutions spartiates.
Pour marquer ce début en douceur, les devantures des échoppes alignent des tiges de canne à sucre, auxquelles on a laissé quelques feuillages, sorte de sapin de noël tropical. On fait moisson de douceurs.
Dans les campagnes, pendant ce temps, les paysans bichonnent leurs vaches pour les préparer à l’épreuve du feu. Un rite spectaculaire au cours duquel les bovins sont gracieusement invités à traverser une barrière de flammes.
La nuit du 15 janvier, je me rends donc dans un village proche de Bangalore, anxieux à l’idée de remplir, pour la première fois, mon appareil photo d’images chocs.
La fête des moissons est d’abord placée sous le signe des termites, travailleuses infatigables, et des termitières, ces monticules de terre qui abritent de véritables citadelles creusées par les insectes. Histoire de rappeler le dur labeur ayant précédé les moissons, les habitants des campagnes édifient des monticules similaires en pierre, de style divers, qui serviront de réceptacles aux rites et prières.
Ma présence et celle de mes amis ne passent pas inaperçues. Les habitants sont visiblement engaillardis par la venue de la presse internationale dans leur village. S’ils ont été choisis parmi des centaines d’autres bleds de la région, - Dieu sait au cours de quel briefing tumultueux, dans un bureau climatisé de Bombay ou de New York - c’est probablement pour de bonnes raisons. Un argument de plus pour démarrer l’année dans l’euphorie.
MP3 Pongal
L’accueil est souriant et chaleureux. C’est à peine si je remarque un vague point d’interrogation au coin de l’œil. Des décennies de colonisation chrétienne ont appris aux villageois que leurs rites païens étaient non seulement contre-productifs, mais aussi cruels. «Qu’est-ce que ces blancs reporters vont penser quand ils vont voir nos vaches se faire roussir les tétines?». J’apprends alors que l’épreuve du feu est tout au bénéfice des vaches. La purification n’est pas que symbolique, les flammes brûlant littéralement les colonies de tiques et autres parasites incrustés sur la peau du bétail.
La nuit tombée, le feu est allumé en travers de la route qui mène à l’entrée du village. Les premières vaches s’approchent, sans grand enthousiasme, contrairement aux villageois, qui ont laissé tomber leurs derniers restes de mauvaise conscience colonisée. Les paysans hurlent en tirant leur bétail par-dessus les flammes.«Heuy heuy !!» Un vieillard donne le rythme au tambour, tandis que fusent les rires des enfants lorsqu’une vache se cabre ou s’emballe à la sortie du feu, manquant de semer la panique dans l’assistance.
Après que toutes les vaches du village ont été passées en revue, un agneau vient clore la cérémonie, hommage rendu à l’innocence festive. Ils l’ont emballé dans une couverture pour le protéger des flammes. Mais cet imbécile s’est arrêté au milieu du feu. Il ne comprend pas ce qui lui arrive, jusqu’à ce qu’un valeureux jeune homme se précipite pour le sauver. D’ailleurs, plus tard dans la soirée, les hommes du village se purifieront le poil en sautant, à leur tour, par-dessus les flammes.
Nous sommes alors invités à goûter au repas cérémoniel, «pongal rice», une sorte de risotto gluant et sucré posé sur une feuille de banane. C’est merveilleux. Après deux bouchées, nous nous apercevons cependant qu’il est déjà tard. Nous quittons nos hôtes dans une certaine précipitation et la bonne humeur.
Autre événement captivant de mes premières semaines sabbaticales: l’ascension de la montagne de la mort, Shavan Durga, à une petite cinquantaine de kilomètres de Bangalore. C’était juste avant l’atroce lumbago qui m’a cloué au sol pendant deux semaines. N’y voyez d’ailleurs aucun rapport de cause à effet. Ce n’est pas une petite montagne indienne, peu importe son nom, qui va raidir un Suisse aux mollets sculptés à même le roc.
Nous sommes partis à l’aube, sur ma moto, avec mon ami Roshan, un voyage de deux à trois heures à travers la campagne, les manguiers en fleurs et ce paysage cataclysmique de rocs suspendus au flanc des collines, typique du Karnataka.
Cette montagne de la mort est formée d’un seul bloc de pierre, l’un des plus volumineux et des plus anciens au monde, datant de centaines millions d’années (je laisse à mes lecteurs le privilège de vérifier ces informations divulguées par des autochtones toujours prônes à l’exagération).
Toujours est-il que c’est effectivement impressionnant de contempler cette masse rocheuse, faite d’une seule peau, à tel point qu’on dirait le cuir d’un éléphant, assoupi dans la fraîcheur matinale.
Peu de temps avant d’aménager dans mon appartement, j’ai également eu la chance d’assister à une visite architecturale de Bangalore City, le vieux quartier, le vieux marché aux fleurs et aux légumes, les ateliers de filage de la soie, ainsi que d'autres promenades, où je me suis fendu de quelques clichés bien indiens…















|