Posté le 29.03.07 | suite >
LA GUERRE DE L'EAU
Un matin de février, je me suis réveillé et j’ai vu Nayana - la fille de Rajesh et Sunanda, qui m’hébergeaient à l’époque - gambader dans la cuisine à une heure inhabituelle (il était onze heure). Normalement, Nayana va à l’école le matin. Mais ce matin-là, c’était la guerre de l’eau entre le Karnataka et le Tamil Nadu, et personne n’allait sortir des maisons. A 14h exactement (une heure choisie pour tenter d’apaiser les tensions), la cour suprême indienne devait décider de la répartition des eaux du Cauvery, un des grands fleuves de l’Inde du Sud, entre le Karnataka et le Tamil Nadu.
Une vieille tension couve entre les deux états. Contrairement au Karnataka, qui bénéficie de pluies relativement abondantes et où tout pousse facilement, le Tamil Nadu s’étend sur une des régions les plus arides du sous-continent. La vie y est rythmée par les sécheresses et des étés torrides, contraignant les habitants à galérer pour obtenir de quoi survivre. C’est ainsi que les Tamouls ont la réputation d’être des travailleurs disciplinés, infatigables et peu exigeants. De fait, les Anglais ont eu massivement recours à leur main-d’œuvre, notamment en Malaisie, en Afrique et dans les plantations de thé du Sri-Lanka (voici comment un des conflits les plus meurtriers de ces 30 dernières années plonge ses racines dans le besoin irrépressible des Britons de boire du thé à cinq heure). (1)
La vie au Karnataka est plus détendue. Ici, on passe volontiers son temps à spéculer sur les chances de Bangalore de devenir le prochain Singapour de l’Asie, en sirotant un jus à l’ombre des manguiers. Les fruits tombent des arbres et Bangalore ruisselle des bénéfices des entreprises indiennes de haute technologie et des investissements des multinationales. Le Karnataka est aussi l’un des états les plus libéraux en matière de vente d’alcool, dans un pays où cela ne va pas de soi.
Le tempérament affable des Kannadigas (autochtones du Karnataka) contribue à l’atmosphère bienveillante qui règne aussi bien en ville que dans les campagnes. Mais, comme toute personne davantage encline à jouir des bienfaits de la nature qu’à travailler à les mériter, les Kannadigas ne détestent rien de plus que le spectacle de gens trop fébriles. Comme il faut des bras pour construire les habitations et les entretenir, Bangalore abrite une forte population tamoule, en plus d’autres importantes minorités. De sorte qu’aujourd’hui, les Kanadigas ne représentent plus que 38% de la population de la ville. Ils se sentent menacés.
Aux yeux des Kannadigas, les Tamouls ont un autre défaut. Ils pourraient se contenter d’être de bons ouvriers, c’est déjà assez insupportable. Mais leurs élites nourrissent, de plus, un complexe de supériorité intellectuelle. Le tamoul prétend au statut de langue classique, aux côtés du sanskrit, du latin et du grec ancien. Un statut reconnu par le gouvernement indien, mais que lui dispute l’UNESCO. Les Tamouls revendiquent encore l'exclusivité de l'héritage dravidien, la culture antérieure à l'avènement du sanscrit en Inde (voir ci-dessous). Un peu plus et ils se prendraient pour les Grecs de l’Asie du Sud.
Le 5 février à 14h, la cour suprême rendait donc son verdict, comme attendu favorable au Tamil Nadu, autorisé à disposer de près du double de m3 d’eau que le Karnataka. Les Kannadigas se préparaient à en découdre avec tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à un Tamoul (j’étais relativement rassuré). Mais, était-ce l’heure de la sieste ou les premières bouffées de chaleur estivales, la violence attendue n’eut pas lieu, hormis quelques rickshaw en flamme et deux trois bastons dans les quartiers tamouls. Pour se dédouaner de cette molle réaction, les associations kannadigas déclaraient le lendemain jour de protestation: personne n’irait travailler. La grève du farniente. Le 6 février, un silence de plomb régnait sur Bangalore, effet surréaliste dans une ville généralement submergée par les décibels.
Les bâtiments en verre, proie facile des lanceurs de pierres, affichaient les couleurs rouge et or du Karnataka. Comme les vitrines de bijoutiers genevois, en 2003, lors du sommet du G8 à Evian, affichaient un drapeau de la paix. Parfois, en effet, la colère des Kannadigas est dirigée contre tout ce qui est étranger, y compris contre les symboles de la puissance occidentale. Quelques semaines auparavant, une manifestation contre la pendaison de Saddam Hussein avait valu à quelques façades de multinationales de voler en éclat.
Et l’eau dans tout ça?
On en reparlera.
(1) Je dois légèrement tempérer mes sarcasmes anti-anglais. Il y avait des Tamouls au Sri-Lanka bien avant la colononisation britannique, et ce sont d'ailleurs ces populations, implantées depuis le premier millénaire après-J.-C. en tous cas, qui forment le gros des bataillons indépendantistes tamouls. Les travailleurs importés par les Anglais et concentrés dans les régions montagneuses sont généralement restés hors du conflit.
Karnataka
Superficie: 192'000 km2 (~5 x la Suisse)
Population: 56 millions (équivalent à l’Italie)
Taux d’alphabétisation: 63% (76% chez les hommes, 57% chez les femmes)
Principales richesses: horticulture et culture maraîchère, granit, industries informatiques et biotechnologies.
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Tamil Nadu
Superficie: 130'000 km2
Population: 62 millions (équivalent à la France)
Taux d’alphabétisation: 73% (82% chez les hommes, 64% chez les femmes)
Principales richesses: culture du riz, industries automobiles.
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Dravidien vs indo-européen
La différence entre langues dravidienne et indo-européenne est l’un des traits marquants de la géographie humaine de l’Inde. La famille dravidienne – principalement le tamoul (Tamil Nadu), le télougou (Andhra Pradesh), le malayalam (Kerala) et le kannada (Karnataka) – regroupe les langues du sous-continent antérieures aux invasions indo-aryennes et au sanscrit. Dans la mythologie, elle représente la «culture originelle» de l’Inde, mieux préservée dans le Sud que dans le Nord du pays. Par opposition, les langues directement dérivées du sanscrit (indo-européen) dominent dans l’Inde septentrionale. Il s’agit principalement du hindi (parlé dans le Nord et dans la plaine du Gange), du bengali (au Bengale et au Bengladesh), du gujarati (Etat du Gujarat), de l’assami (Assam) et du mahrati (parlé dans le Maharashtra, l’Etat de Bombay). Il y aurait aujourd’hui quelque 200 millions de personnes parlant les langues dravidiennes dans le monde. A lui seul, de son côté, le hindi revendique près de 400 millions de locuteurs.
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