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Posté le 03.04.07 | suite >

LE QUOTIDIEN DES PETITS ARRANGEMENTS

Ce soir, c’était ma première tentative de me faire à manger des croûtes au fromage en Inde, des bien jurassiennes de chez l’Albert. Pas vraiment ça, vu le pain d’ici, mou, et le fromage, sec, et les œufs, jaune pâle. Il y avait juste le persil qui sonnait maison. Mais c’est une piste à exploiter, je le sens, de quoi subjuguer mon quotidien.

Le quotidien des petits arrangements, pour des journées sans trop d’importance: je me sens toujours promené, à certains moments, dans cette banalité qui n’est pas familière. Je connaissais l’Inde des épopées fulgurantes et éphémères. J’apprends maintenant à me coltiner les moments d’absence, les problèmes d’ordures ménagères et les jours noyés dans l’incertitude. Je me prête à un jeu d’équilibriste, entre une vie promise au confort moderne, le refus de l’exotisme et la réalité crue d’un pays en mal de développement. Je m’invente une Inde qui n’existe pas, un royaume de fromages fondus dans les vapeurs de curry.

Ce matin, j’ai causé avec une des nettoyeuses de l’immeuble pour lui demander si elle connaissait quelqu’un pour laver mon linge. C’est intéressant, la lessive à la bassine, ça raffermit les lombaires, mais bon. J’ai le choix entre acheter une machine à laver ou faire appel à l’intarissable source de main d’œuvre bon marché, à laquelle la plupart des mes amis indiens s’abreuve.

Ma mauvaise conscience d’homme blanc me rend mal à l’aise devant le spectacle de ces femmes pliées en deux, essoreuses à vie pour quelques poignées de roupies. Elles appartiennent aux 30% d’Indiens vivant au dessous du seuil de pauvreté. Souvent, lorsqu’elles sont correctement payées et traitées, leur salaire représente l’unique espoir de leurs familles (ne comptez pas sur les hommes), ce qui leur donne une dignité, qu’elles adorent afficher, d’un coup d’œil, presque méprisant. Menant une vie oiseuse, j’ai eu le temps de les voir à l’œuvre chez mes amis.

Lorsque je croise leur regard, elles me disent, «homme blanc et riche, ce n’est pas parce que j’ai les mains liées au torchon toute la journée, qu’il faut me prendre pour une misère, il y en a des bien plus pauvres que moi. Moi je ramène à manger à mes enfants. Toi, qu’est-ce que tu fais? Hein? T’as même pas d’enfants! Ha ha! Mais mon gars, et t’es même pas foutu de parler notre langue… »

Il ne fait plus aucun doute que je préfère leur donner mon argent à elles, plutôt qu’à un fabriquant de machines à laver. Ces femmes, il faudrait leur ériger un Taj Mahal. Je ne connaîtrai jamais les Chinoises en usines qui auraient fabriqué ma machine à laver. Mais j’ai la chance de connaître ces femmes qui, sans complexe, nettoient chaque matin les sous-vêtements de la nation indienne.

Les femmes s’occupent du nettoyage et de la lessive. Les hommes ont fait du repassage leur domaine réservé. Pour une raison que j’ignore (je déteste le repassage), peut-être à cause du feu. Les fers à repasser marchent au charbon. Les hommes adorent le feu. Généralement ce sont des couples. L’homme ferraille tandis que la femme fait des plis. La planche à repasser est montée sur des roues, pour repasser d’un quartier à l’autre.

Ma nettoyeuse d’immeuble a ce petit air de «ne me sors pas ton violon». Elle ne se contente pas de sourires. Elle doit avoir 45 ans, peut-être moins, c’est difficile à dire. Elle parle quelques mots d’anglais, beaucoup plus que je ne parle kannada, la langue locale. J’ai essayé de lui expliquer: «cloth washing, ironing…», avec les gestes appropriés.

- Monthly, how much?, elle m’a répondu.
- No, once a  week, for one person you know, not so much...
- How much, money?
- I don’t know… one hundred?…

Elle est restée perplexe.

- Two hundred?
- …

Bon, qu’est-ce qu’on fait?

- You want cloth washing… Somebody I say…
- Ok, sorry, not speaking kannada
- Ummm, English, kannada: language problem!
- I try to learn kannada…
- Yes… Karnataka state: kannada.
- Humm, I know, but kannada difficult…
- English difficult!

Elle est repartie sur une vague promesse qu’elle me tiendrait au courant.

Je n’ai toujours rien vu. Je continue à exercer mes lombaires. Ce n’est peut-être pas si mal. Les autres nettoyeuses me réclament mes bouteilles vides, qu’elles revendent à bon prix au recyclage. J’ai compris –pour une obscure raison, serait-ce la quantité? – que mes bouteilles vides étaient l’enjeu d’une compétition, chacune exerçant son talent, la ruse: celle à qui j’ai demandé pour la lessive; la jeunesse: celle avec des fleurs dans les cheveux; l’humour: celle qui a cet air des gens hors du monde, qui n’appartiennent pas à l’endroit où ils sont.

 

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