Posté le 25.04.07 | suite >
VOYAGE À PUDUCHERRY
ÉPISODE I - Dans la gueule du monstre

Pour se rendre à Pondicherry depuis Bangalore, il faut d’abord s’extirper du périphérique (Ring Road): 62 kilomètres d’asphalte scellant une démarcation hasardeuse entre Bangalore et ses banlieues. Construit dans les années 1990, ce six pistes était supposé désengorger les avenues du centre ville, en offrant à la meute des pendulaires et des camionneurs une aire de défoulement. C’est à peu près une des seules artères de la ville propice à la vitesse, un espace de libre expression symphonique pour l’infinie variété des ego, des klaxons et des pots d’échappement.
SON: The Ring Road Blues
Le Ring Road devait être une des réussites majeures du développement urbanistique de Bangalore de la fin du XXe siècle. Un moment, cela donna lieu à un embryon de ferveur populaire. Converties de force, la semaine, aux chaussées trouées et bosselées du centre ville, les familles mettaient à profit leurs dimanches pour tester les lignes droites et l’adhérence molletonnée de cet épais ruban sans aspérité. On allait se payer un tour sur le Ring Road, comme on s’en va flâner sur les quais de la Seine, pour oublier le quotidien. Ces promenades étaient généralement ponctuées d’une halte à l’un des «Ring View» mis à la disposition du public par d’ambitieux restaurateurs: vue imprenable sur le flot des véhicules et l’activité du carrefour.
Mais les transformations de l’économie mondiale ont plus que confondu la planifications urbaine. Quand le contournement était finalement bouclé, au début des années 2000, le nombre de véhicules avait doublé. Le centre ville s’engorgeait de plus belle, et le Ring Road perdait de son lustre, fané sous la lumière crue des embouteillages matinaux. Désormais, les milliers d’employés en route pour Electronic City ou Whitefield, les deux eldorados informatiques de Bangalore, passent chaque jour des heures dans le trafic, le bruit et la fumée. La plupart effectuent les trajets en bus, en scooter ou en moto. Les mieux lotis ajustent la climatisation de leur Skoda Octavia flambant neuve, vitres fermées pour échapper au monstre. Quand tout va de mieux en mieux, ils se paient un chauffeur. Pour eux, le problème est à peu près réglé.
Un périphérique externe (Outer Ring Road) est en cours de réalisation pour tenter d’absorber les poids lourds en transit. Ce sera une amélioration indéniable. Le bon vieux Ring Road y retrouvera peut-être de sa splendeur perdue.
Le Ring Road marque une frontière incertaine entre l’Inde du passé et celle de demain, un interstice sur lequel se dessine un paysage hésitant, assemblage de formes exubérantes et de froideur moderne.
A chaque fois que je contourne le flanc Est de la ville, je suis saisi par la beauté mélancolique de ce décor de banlieue sans patrie, de terrains vagues à perte de vue, où viennent se greffer les cités satellites promises aux classes moyennes d’une puissance émergeante. Comme dans une bouffée d’adieu, dans mon carrosse climatisé, je me dérobe quelques instants à l’Inde saturée d’existences, pour retrouver un peu du vide et de l’anonymat des cités d’Europe. J’entrevois alors l’Inde éternelle plongée dans les eaux glacées d’une banlieue de Varsovie, un jour de pluie.

Autant le dire, j’ai un faible pour le Ring Road. J’aime y faire hurler ma Hero Honda CBZ drapée de noir et d’azur, entre deux camions. Mais cette sensation d’impunité est dangereuse. A tout moment, le déboîtement d’un char à bœufs, un piéton surgi de nulle part traversant les six pistes, une famille de cinq réunie sur un scooter entamant une diagonale périlleuse pour rejoindre son bercail à l’orée du périphe peuvent coûter cher.
Le Ring Road est une métaphore des conflits de l’Inde d’aujourd’hui, entre nouveaux riches et toujours pauvres. A bien des endroits, la route a coupé en deux les vieux villages autour desquels la ville s’est développée. Les quartiers résidentiels sont d’ailleurs souvent construits aux abords de ces villages, où les propriétaires de Skoda trouvent leur chauffeur, et leurs épouses une cuisinière.
Les villageois sont obligés de traverser la semi-autoroute plusieurs fois par jour, à pied, à vélo ou en charrette, ce qui entraîne un nombre effrayant d’accidents souvent mortels. Il n’est pas rare que les villageois s’attaquent alors aux véhicules de passage à coup de pierres et de kérosène. Dans un des derniers incidents de ce genre, le 5 avril 2007, la police a dû recourir au gaz lacrymogène pour disperser une foule estimée à 1'500 personnes, enragée après qu’un camion avait renversé un scooter. Celui-ci était conduit pas un étudiant d’un des villages environnants, mort sur le coup. Après s’être attaquée au camion fautif, la foule s’est mise à lancer des pierres sur les voitures de passage, faisant 10 blessés.
En octobre 2006, des ouvriers ont mis le feu à un bus Volvo (les nouveaux joyaux climatisés de la compagnie de transports publiques), qui venait de renverser un autorickshaw et deux motocyclistes, faisant deux morts et vingt blessés. Une jeep de la police a également été attaquée. Coût du bus calciné : 7,5 millions de roupies (227'000 CHF).
Liens:
> une cyber discussion sur l’état de la circulation à Bangalore
> "The Two Bangalores" article paru dans Frontline Magazine
Une fois encore, ce 16 avril 2007, date de notre départ pour Pondichérry, nous avons réchappé au monstre. La voie était libre pour dévaler la pente douce du versant Est du Deccan, à travers le Tamil Nadu. (à suivre)

|