Posté le 28.04.07
NI DÉFAITE HONORABLE, NI DESTIN TRAGIQUE
La propension de la foule au lynchage témoigne d’un malaise social. Lorsqu’un habitant d’une communauté villageoise, amputée de son territoire par une autoroute pour riche, est écrasé sous une grosse voiture, on peut difficilement en dire autrement (voir notre poste précédente).
Mais ce n’est qu’une partie de l’explication. Peu importe le contexte, ce genre de réaction prévaut lorsqu’un voleur, ou tout autre abuseur, est surpris en public. Qui que vous soyez, ne jouez pas les frimeurs à moto sur les routes indiennes, au risque d’écraser une grand-mère. Dans les instants qui suivent, vous pourriez vous retrouver le nez dans la poussière, avec un attroupement de visages hilares autour de vous, quand tout se passe bien, ou recevoir une bonne raclée, dans les autres cas.
Il en va de même pour les gros mots. Je me suis trouvé l’autre jour en présence d’un Indien qui faisait un usage immodéré du «F… word» en anglais. J’étais choqué. Ce mot m’était sorti des oreilles. Les Indiens anglophones l’utilisent rarement. Que ce soit dans la circulation ou dans un bureau postal, un gros mot entraîne vite une émeute.
Les Indiens ont le sens de la littéralité. Les mots et les actes sont irréversibles, indivisibles. On ne commet pas le vol, l’insulte ou la déprédation impunément, pour s’excuser ensuite.
Un président du conseil italien aura beau traiter ses adversaires politiques de coglioni, il aura toujours la liberté de se rétracter, en se défendant de l’avoir jamais pensé vraiment. Et il sera pardonné. Quand un premier ministrable indien se laisse aller à quelques vantardises sur sa famille, doublées de piques envers le Pakistan, il met sérieusement en danger sa carrière politique (1).
Bousculé dans la foule indienne, je suis tenté de m’excuser à tout bout de champs, pour un coup de coude maladroit, une semelle mal placée. «Sorry», «sorry»… Mais mes excuses résonnent dans le vide, comme si elles étaient prononcées sur une fréquence extra-terrestre. Se désoler, c’est être disgracieux. On préfère ne pas entendre.
Les Indiens n’ont le sens ni de la défaite honorable, ni du destin tragique. Le héro français peut consommer en tout honneur la défaite de son équipe en finale de la coupe du monde de football. Il sera d’autant plus adulé qu’il a su exposer ses faiblesses avec maestria. Lorsque l’Inde est éliminée de la coupe du monde de cricket, les fans indiens vont démolir la maison du capitaine de l’équipe. On ne saurait être sentimental à l’endroit de la défaite.
L’échec se consomme sur place, dans l’instant même où il est prononcé. Il n’est pas négociable. Mais si la foule lynche le fautif, ce n’est pas pour rendre une sorte de justice immanente. C’est pour rendre service au fautif, qui réclame, sous les encouragements de la foule, l’expiation immédiate, car la faute est insoutenable, totalement indigeste.
Cette façon de voir n’exclut pas la roublardise. En fait, elle l’encourage. Là où le héro français est droit dans la défaite, l’indien cherche à la contourner. Car il sait qu’il n’y trouvera aucune consolation. Aussi longtemps qu’il ne se fait pas prendre la main dans le sac, tout lui est permis. C'est pourquoi, lorsqu'un étranger lui demande son chemin, il préfère donner une fausse indication, plutôt qu'aucune. Rien ne lui répugne davantage que d'avouer qu'il ne sait pas.
(1) Rahul Gandhi, petit-fils d’Indira, s’est fait récemment tancer dans la presse indienne pour avoir dit que la division du Pakistan et du Bangladesh, résultat de la guerre de 1971, perdue par le Pakistan, était une des réussites de sa famille.
l’info
le site de Rahul Gandhi
|