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Posté le 5.05.07 | suite >

VOYAGE À PUDUCHERRY
ÉPISODE II - Les gardiens du territoire, en route vers l'océan

(Episode I - Dans la gueule du monstre)

Lorsqu’on traverse une frontière, le regard est instinctivement attiré par tout ce qui pourrait indiquer une saute d’humeur, un changement de registre dans l’orchestre des expressions humaines.

Sur la carte, la frontière du Tamil Nadu est à trente kilomètres seulement à l’Est de Bangalore. Connaissant la rivalité qui anime les deux Etats du Karnataka et du Tamil Nadu (voir la guerre de l’eau), je m’attends à une entrée fortifiée, jonchée d’étendards aux couleurs rouge et noire des irréductibles dravidiens. Je m’approche du kilomètre zéro de mon incursion en territoire tamoul le cœur palpitant.

Mais en fait de frontière, la banlieue s’est vaguement tassée. L’encombrement des échoppes a tout juste repris ses droits sur l’architecture grotesque du Sillicon Valley indien, que nous sommes déjà à Hosur, cent mille habitants, première ville tamoule, amas remarquable d’usines et de brettelles d’autoroutes: une Annemasse utopique accrochée au ventre de la Genève d’un millions d’habitants rêvée par les urbanistes suisses des années septante. Je suis relativement déçu. Pas de barbelés, pas de drapeaux.

Hosur, cité-dortoir des Tamouls travaillant dans les centrales d’appels de Bangalore, des jobs de nuit, compte 30% de célibataires parmi sa population, un taux record en Inde. Hosur héberge aussi les usines de deux importants fabricants d’automobiles indiens: Ashok Leyland et TVS. Ashok Leyland, un milliard de dollars de chiffre d’affaire annuel, vend principalement des camions et des bus. Chaque jour, 70 millions d’Indiens se compressent dans des bus Ashok Leyland serpentant le pays, plus que sur l’entier du réseau des chemins de fer. Et presque autant de camions prêts à vous tronçonner sur les routes nationales. La compagnie a récemment racheté l’unité camion de l’entreprise tchèque AVIA et prévoit d’autres acquisitions sur le marché international du poids lourd, notamment en Chine.

Voilà une première indication. Je suis passé des circonvolutions numériques et cérébrales de Bangalore aux réalités graisseuses de la mécanique lourde. Ici, on parle fort et concret. Le pays tamoul ne dément pas ses tendances expressionnistes. Au fur et à mesure que je m’enfonce dans la campagne, les teintes pastelles des habitations, qui dominent le paysage à Bangalore, sont remplacées par des coloris denses et contrastés.

Ce style haut en couleurs s’est taillé une réputation internationale. Les films tamouls notamment sont très prisés au Japon pour leur esthétique crue et sans concession aux bonnes manières. Tandis que Bollywood tente d’écrémer ses scénarios pour s’attirer les faveurs d’un public occidentalisé, l’industrie cinématographique tamoule mise résolument sur le ketchup masala oriental: une recette à base de grosses moustaches, forêts de jolies filles en détresse et festival de bagarres. Rajinikanth, l’ancien chauffeur de bus, devenu l’idole du cinéma et du peuple tamoul, est la star des jeunes en révolte au pays du soleil levant. Lors de sa visite officielle au Japon, fin 2005, le premier ministre indien Manmohan Singh a cité l’œuvre de l’acteur pour renforcer les liens entre les deux pays. Tout se passe si bien que les Japonaises s’habillent à l’indienne pour séduire l’ardent moustachu, le Thalaivar, le boss, tout simplement.

L'histoire de Rajinikanth
Bande annonce japonaise du film Chandramukhi, avec Rajinikanth. C'est long à télécharger (2.5 MB), mais inoubliable.

Dans ce paysage aux ramifications étonnantes, je perds mes lignes de démarcation. Des Japonais s’identifient à un héro tamoul. Ce même héro, tamoul jusqu’au bout du poil, qui s’est fendu d’une grève de la faim - d’un jour – pour protester contre la non rétribution par le Karnataka du quota des eaux du Cauvery dû au Tamil Nadu (voir la guerre de l’eau), est né et a passé ses années de jeunesse dans le Karnataka. Il était chauffeur de bus à Bangalore, à une époque où j’y étais presque. Dans les centrales d’appels de Bangalore, des Tamouls apprennent à parler avec l’accent américain pour répondre à la clientèle nord-américaine propriétaire d’un lave-vaisselle qui a délocalisé son service après-vente en Inde.

Et pourtant, les frontières existent. Une fois rentrés de leurs centrales d’appels, aux premières lueurs du jour, les Tamouls célibataires d’Hosur continuent de rêver leurs amours promis en tamoul. Je pourrais difficilement avoir une franche conversation avec le Kannadiga qui vient chercher ma lessive, tôt le matin, une fois par semaine, et pas seurlement à cause de la langue. Parce qu’ils ont franchi la frontière du Tamil Nadu, mes amis indiens parlant kannada n’arrivent plus à lire les panneaux routiers, l’alphabet tamoul étant complètement différent. Je voyage dans un paysage étrange, fait d’étendues confuses et d’identités nostalgiques. En route vers Pondicherry, la France des Indes.

Les démarcations sociales sont parfois plus brutes que celles de la langue. Mon regard est soudain captivé par la gestuelle d’un vendeur de chai (le thé indien). Je m’aperçois qu’il a les ongles de la main gauche peints en rouge, comme une vraie diva. Il n’a pourtant pas l’air d’une chochotte. Je le classerais plutôt sur le versant Rajinikanth de la virilité. En effet, ces ongles sont sans connotation sexuelle. Ils lui servent à indiquer son rang. Mon vendeur de chai n’est pas un cul-terreux. Seul un mec qui ne travaille pas la terre peut s’offrir des ongles pareils. Il est presque un gratte-papier. C’est ce qu’il veut dire. Je n’avais pas mon appareil photo sur moi, et je n’aurais pas réussi à le sortir à ce moment. Mais je me suis rattrapé quelques jours plus tard, près de Pondicherry, avec un agent de sécurité qui exhibait la même tendance ongulée.

A certains endroits stratégiques du paysage, que seul un habitant local pourrait expliciter, je croise d’étranges créatures, dressées au bord de la route. Ce sont les gardiens du territoire. Des créatures divines. Elles sont escortées par des chiens et des policiers. Mais elles n’en auraient pas besoin, tellement leur présence est imposante. La fleur en offrande et le sabre prêt à trancher. Incorruptibles, dans le reproche comme dans l'hospitalité.

Cet imbécile de Richard Gere s’est fait coller une plainte pénale pour obscénité en public, la semaine dernière, pour avoir embrassé un peu trop explicitement l’actrice de Bollywood Shilpa Shetty, lors d’un show en faveur des malades du sida à Delhi… Richard Gere est pourtant bouddhiste, mais il n’a rien appris sur les bonnes manières indiennes. On ne franchit pas certaines frontières impunément (voir ni défaite honorable ni destin tragique).

Ces gardiens du territoire n’arrêteront ni le brigand ni l’étranger frauduleusement introduit en Inde. Ils ont bien plus important à faire. Ils veillent à ce qu’aucun esprit ne traverse la démarcation entre deux espaces définis par un instinct particulier. Ils donnent forme à ces frontières invisibles qui réunissent les hommes et les font s’entre-tuer. Dans leur plastique plâtrée, ils donnent une idée de l’arbitraire et du nécessaire. Ils occupent la distance indéfinie, immatérielle qui sépare les appréciations, les affinités, ces qualités diluées dans la foule. Je ne sais pas trop si je dois leur rendre hommage. Je me contente de les photographier. Je n’aime pas les frontières et, en même temps, elles me rendent sentimental, parce qu’elles tranchent l’indifférente platitude du monde digitalisé. Par exemple, j’aime traverser la frontière qui sépare Genève de la France, une petite vingtaine de kilomètres, comme pour me rendre compte d’un monde ancien, où la distance occupait une part importante du commerce des hommes, et des rêves qui les réveillaient, un dimanche, pour succomber à l’inconnu.

Enfin, je suis arrivé à Pondicherry. La France des Indes est face à moi, dans toute la largeur de l’océan.


 

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