Posté le 8.06.07 | suite >
VOYAGE À PUDUCHERRY
ÉPISODE III - Cordons bleus sous les tropiques
(Episode I - Dans la gueule du monstre / Episode II - Les gardiens du territoire)
Le policier occupe une place de choix dans le cinéma populaire indien. C’est vers lui que convergent les tensions de la société. Il est, à sa manière, un homme de frontière, entre le bon et le méchant, entre l’ordre et le chaos. Or, Pondicherry souffre d’un désordre intérieur évident, à peine dissimulé sous ses airs de ville de province, où il fait bon savourer le steak pommes frites à l’ombre des cocotiers.


Puducherry
Pondicherry, rebaptisée à la tamoule Puducherry, est restée pendant trois siècles, jusqu’en 1954, l’avant poste du prestige colonial français en Inde. Les archéologues ont trouvé les traces d’établissements beaucoup plus anciens, notamment de la poterie romaine, à quelques kilomètres de la ville moderne.
La Compagnie française des Indes orientales, créée à l’initiative de Colbert en 1664, fonde ses premiers comptoirs pour le commerce des épices à Chandernagore, dans l’actuel Bengale, et à Pondicherry, vers 1673. Profitant du déclin de l’empire Mogol, les Français s’allient avec des princes locaux, avec pour ambition de s’approprier le flanc Sud-est de la péninsule, tandis que les Anglais établissent leurs possessions au Nord. Les affaires prospèrent un temps. Voltaire investit une partie de ses économies dans la Compagnie. Un homme incarne cette ambition coloniale à son apogée: le fougueux Joseph François Dupleix, homme d’affaire et administrateur. Nommé gouverneur de tous les établissements français en Inde en 1742, le Marquis de Dupleix mène une politique agressive contre les Anglais. Mais, souvent défait, au terme de guerres ruineuses, il perd peu à peu ses soutiens à Paris, où il meurt dans la misère en 1763.
Entre 1673 et 1815, Pondicherry se prête aux baroqueries du jeu monarchique qui entretiennent l’humeur des salons européens. A plusieurs reprises, la France perd la main, au profit des Hollandais, puis des Anglais. En 1850, l’Angleterre, maîtresse repue de toutes les Indes, cède définitivement le territoire à la France. Pondicherry accède à l’indépendance en 1954.
> Carte des comptoirs européens en Inde (1501-1739)
> Carte de l'Inde française (1741-1754) |

La présence policière à Pondicherry est magistrale. Les gendarmes sont coiffés de képis à la française, qui leur donnent des allures d’adjudants en permission sur la Côte. Ils sont innombrables. Où que je regarde à la ronde, j’en aperçois toujours deux ou trois, au moins, engagés dans une molle conversation entre collègues. Le nombre d’homicides volontaires est pourtant à peine plus élevé à Pondicherry qu’à Genève: 26 à Pondicherry, 21 à Genève, pour l’année 2005, pour une quantité d’habitants à peu près équivalente: 220'000 habitants à Pondicherry lors du recensement de 2001. Je suspecte que cette surabondance d’hommes et de femmes en uniforme vise à redonner corps à un territoire chamboulé, durant des siècles, par l’expansion du commerce mondial et des nations européennes.
La ville elle-même est cisaillée en deux par un canal qui délimite sa partie noire, indienne, en retrait, bien qu’hyperactive, et sa partie blanche, française, moins que surannée, sur le bord de mer. C’est là que je loge, pour repérer l’odeur du steak, depuis mon balcon face à l’océan. Curieusement, cette division participe au charme déroutant de Pondicherry. Le quartier colonial respire ce goût d’ancienneté, de vieille liqueur mûrie à l’odeur des pierres, propre aux villages de France. Ici, c’est une nostalgie tropicale, une abondance de vérandas et de terrasses, dissimulées dans l’épaisseur végétale, de cours intérieures, parmi lesquelles des bistrotiers français égarés servent du jambon de campagne et du cordon bleu.



Il fait chaud et humide. Dès la tombée du jour, vers dix-huit heures trente, c’est comme si tout Pondicherry se retrouvait sur les quais. La foule, en liesse pour accueillir le vent du large, déversant sa fraîcheur à lourdes brassées, s’étire et se rétracte, comme un lent ressort, le long de l’océan, entre la statue toujours debout du Marquis de Dupleix, héro malheureux des conquêtes indiennes de la France, et celle, immatérielle, du Mahatma Gandhi. Les hommes solitaires et leurs fumées s’effacent sur le crépuscule, au-delà des berges, dans cette atmosphère d’indifférence heureuse, tandis que les familles s’époumonent à faire naviguer l’acoustique colmatée du bord de mer.
Pendant ce temps, dans la ville indienne, les vendeurs de dvd, des films héroïques par milliers, achalandés dans la lumière infaillible des néons, chantent à qui voudra. Mes amis indiens, lassés des douceurs coloniales, réclament un vrai souper. Je goûte à la cervelle de chèvre, servie aux senteurs de coriandre et du curry des rues. Je rachète ma débauche de familiarité. En face, je vais vite chercher un whisky, dans un bar tamoul plein d’urgences. La nuit bientôt sera perdue. Suis-je un de ces hommes blancs comme la cire, opportunistes et jaloux de leurs possessions? Un buveur me réclame une cigarette, et vient ensuite s’excuser d’avoir abusé. Un Tamoul qui s’excuse vaut toutes les défaites d’Inde et d’Europe.


Pondicherry a servi de refuge à Aurobindo, un combattant de l’indépendance
indienne, quasi terroriste, chassé de son Bengale natal par les Anglais, pour se transformer en apôtre du supra mental dans son refuge français de Pondicherry. Il a été rejoint, dans les années 1920, par une belle âme française, qu’on appelle ici «la mère». Mirra Alfassa, de son vrai nom, a fondé Auroville, en 1968, une utopie stagnante, à quinze kilomètres de Pondicherry. A Auroville, j’ai mangé des croissants extraordinaires et je me suis repu de pains au chocolat fondants dans les quatorze heures suffocantes de l’été tropical.
Auroville est un territoire cédé par l’Inde et le Tamil Nadu à toutes les nations du monde, un sanctuaire de la conscience universelle, qui n’appartient à aucune religion et à aucune politique. Les premiers habitants d’Auroville, venus d’Inde et d’Europe, ont transformé ce qui était alors un plateau assoiffé en forêt mystique. Puis, ils se sont épuisés dans la parole infiniment malléable du guru Aurobindo. Auroville abrite aujourd’hui des entreprises prospères, de textiles et d’encenses notamment, des hommes de bonne volonté et quelques expériences architecturales intéressantes. Mais les Tamouls des villages alentours ne me semblent pas en avoir beaucoup bénéficié, même si 5000 d’entre eux sont employés dans la cité radiante.
Auroville a grandi sur la diction et a abandonné l’essentiel. Les fondateurs prévoyaient une ville de 50'000 habitants. Ils sont à peine 2000 actuellement. Lorsqu’on leur soumet l’écart entre les prévisions et la réalité, les habitants d’Auroville font valoir que l’épanouissement de la conscience universelle est un processus de longue haleine. Nous n’en verrons donc jamais la fin. Mais j’ai quelques raisons de douter. Cet endroit manque terriblement d’humour et de tendresse. Les Aurovilliens – tels qu’ils se nomment eux-mêmes – sourient rarement lorsqu’on les croise. Pour eux, la spiritualité est une affaire bien trop sérieuse.


Voilà Pondicherry, cité fantasque d’anciens combattants indiens des guerres mondiales, d’utopistes calfeutrés, des gendarmes et du charme français, des filles à vélo, longues tresses volantes dans l’après-midi moite et des châles bleus transparents. Je croirais être déjà arrivé au bout de mon voyage en Inde. Je regarde l’océan. Je contemple les frontières en dilution.
Pondicherry a vécu comme un îlot d’exception, un amalgame, une marée d’influences en équilibre instable. Tout aurait pu mal tourner. L’océan tamoul, impatient des lenteurs de la conscience universelle, aurait pu mettre le feu à Auroville ou submerger Pondicherry et la somme de ses vanités discrètes. Mais Puducherry est restée une ville tamoule, généreuse, indifférente à son propre désordre. Je m’y suis reposé mieux que partout ailleurs. |