Posté le 21.06.07 | suite >
OPÉRATION DE SAGESSE
Dans l’urgence d’une rage de dent, je dois vous raconter mes premières expériences avec le monde médical indien. Hé oui, j’ignore si mon corps veut me faire payer ce qu’il imagine être une débauche d’insouciance, mais, après le mal de dos des premières semaines d’hiver, voilà la poussée estivale de dent de sagesse.
C’est à peine si j’arrive à ouvrir la mâchoire. Je me nourris principalement de soupes. Moi qui rêvait d’un bon lamb burger à mon retour d’Himalaya... Il me faut 19 minutes pour ingurgiter une boîte de thon, ma grande rédemptrice. Lassé de ce régime épuisant, je me suis décidé à aller voir un docteur. Un couple de dentistes, plus précisément, les Dr Ramya Raghu & Raghu Srinivasan. Pas n’importe qui. Ces dernières années, ils ont acquis une réputation notoire en matière de dents de sagesse helvétiques. Il s’agirait d’une quasi épidémie: des Suisses viennent en Inde du Sud, croient y trouver les moyens d’améliorer leur karma, et se retrouvent avec crise de dent de sagesse. Trois cas avérés rien qu’auprès des Dr Raghu & Srinivasan.
Mes amis indiens les appellent les whispering dentists. Tandis qu’ils auscultent, à deux, penchés sur ma dent de sagesse, ils se chuchotent à l’oreille leurs commentaires diagnostiques. Je perçois quelques bribes: … «oh… it’s infected… is it horizontal ?....» «hmmm… could be ….». Tout se passe très vite, mais sur un rythme éthéré, sans l’ombre d’une précipitation. Ils n’ont pas de secrétaire. La doctoresse Raghu s’en charge, ou peut-être ont-ils un système de tournus. Elle me prescrit des anti-biotiques, pour éliminer l’infection, et me recommande d’aller faire une radiographie des dents dans une clinique, pour voir si d’autres mesures s’imposent. Il serait peut-être sage d’arracher la dent, me dit-elle, car cela risque de se reproduire. L’opération est effectuée par un chirurgien qui vient au cabinet des Raghu. Dans le dos de la doctoresse, je fixe une carte de vœux avec un gros «Danke» imprimé en lettres jaunes, souvenir du dernier Suisse qui s’est fait arracher ici sa dent de sagesse.
Tous deux sont d’une douceur et d’une méticulosité extrême. La compétence des médecins indiens étant internationalement reconnue, je n’aurai guère de peine à me laisser convaincre. Après tout, pourquoi ne pas me faire arracher ma dent de sagesse en Inde?
Outre les aspects techniques, l’opération est financièrement rentable. Il serait vain de s’étonner sans relâche du coût tellement peu élevé de tel ou tel produit ou service en Inde. Ce serait mal placé, connaissant le piteux salaire avec lequel survivent de nombreuses familles. Je ne peux cependant m’empêcher de comparer avec les coûts de la médecine en Suisse et les débats auxquels ils donnent lieu.
Les Indiens ont le sens des économies bien placées. Leur médecine est bon marché, mais pas seulement parce que l’Inde est un pays pauvre, où la plupart des gens ne sont pas assurés. Leurs médecins sont compétents, mais ils évoluent dans un environnement modeste. Mes dentistes n’emploient pas de secrétaire et leurs locaux sont exigus. La consultation m’est facturée 100 roupies, 3 francs. A titre de comparaison, c’est ce que je paie ici pour un litre de bière, à peine plus qu’un paquet de cigarettes ou un livre de poche. Dans la clinique où je me rends pour faire une radiographie, il n’y a pas de fauteuils en cuir dans la salle d’attente, ni d’orchidées à la réception. C’est propre, mais sans fioriture. Je paie ma radio 250 roupies, 7 francs. Chez le pharmacien, les médicaments ne sont pas vendus en boîte, mais à la pièce, comme les cigarettes. Remèdes et poisons sont soupesés au détail. On y perd l’emballage, la longue notice de recommandations et les tablettes inutilisées et périmées qui finiront par envahir le placard de la salle de bain, au grand bonheur des compagnies pharmaceutiques.
Je ne dis pas que les problèmes de l’assurance maladie suisse seraient résolus si la médecine en faisait moins pour l’emballage. Mais j’ai de l’admiration pour la sobriété avec laquelle les Indiens investissent la chose publique. Si j’additionne le nombre de publicités sur papier glacé que m’envoie chaque année mon assurance maladie, j’arriverais peut-être au montant de l’opération pour ma dent de sagesse. J’ignore encore combien cela me coûtera. De toute manière, je ne le dirai pas. Cela pourrait encore m’apporter la poisse. |