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Posté le 15.08.07 | suite >

L'INDE GOÛTE AU BLUES DES NATIONS INDUSTRIALISÉES

L’Inde célèbre aujourd’hui les soixante ans de son indépendance. La nation s’autorise quelques débordements d’amour-propre. Mais ils restent modestes. Mis à part les échoppes et vendeurs de carrefours convertis en distributeurs de drapeaux, une ou deux estrades dédiées à des rassemblements politiques et musicaux, une poignée de pétards, je n’ai guère aperçu de manifestations de ferveur nationale dans les rues de Bangalore ces derniers jours. On se montre circonspect. Les motifs de satisfaction, même nombreux, ne démentissent pas le goût indien pour la critique.

A la une des journaux, le débat parlementaire sur l’accord nucléaire civil, signé entre l’Inde et les Etats-Unis, tombe à pic pour illustrer les sentiments du pays. Selon les termes de cet accord, l’Inde doit bénéficier de garanties américaines pour son approvisionnement en combustible et d’assistance sur le plan technologique. En échange de quoi, elle se soumet à un régime de surveillance de son parc nucléaire civil, de la part des organismes internationaux.

S’il était ratifié par les parlements des deux pays, cet accord marquerait un tournant majeur dans le positionnement indien sur la scène internationale. Afin de s’attirer les faveurs de l’Inde, considérée comme un allié naturel face aux deux autres géants asiatiques que sont la Chine et la Russie, les Etats-Unis sont prêt à affaiblir la teneur du traité de non-prolifération nucléaire (TNP), que l’Inde, puissance atomique depuis 1974, n’a jamais signé. Soixante ans après son indépendance et des décennies de stagnation économique, l’Inde hyper pauvre se met à tutoyer l’hyper puissance mondiale en titre. Presque un miracle.

Mais cette Inde nouvelle, acquise à la haute technologie et au capitalisme global, reste engluée dans une réalité pathogène, fracturée. Les parlementaires de gauche, alliés à l’actuelle coalition au pouvoir avec le parti du Congrès, puisent dans la fibre nationaliste pour dénoncer l’américanophilie du gouvernement et menacent de voter contre l’accord nucléaire. Selon eux, celui-ci porte atteinte à l’indépendance nationale, au nom d’un approvisionnement énergétique, qui ne bénéficie qu’aux grosses compagnies et aux nantis.

Comme pour relayer ces élans de scepticisme, certains journaux posent la question du sens de l’indépendance, alors que les faits divers du moment attirent l’attention sur les discriminations: foetus de sexe féminin abandonnés dans la nature, étudiantes suicidées pour échapper à un mariage forcé, femme forcée par son mari à boire de l’alcool mélangé à de l’acide sulfurique. Soixante ans après l’indépendance, l’Inde des campagnes et des déshérités continue de projeter son ombre grimaçante sur les étendards de la réussite nationale. Entre 1981 et 2001, le taux d’alphabétisation dans le Karnataka est passé de 46% à 67%. Depuis 1999, 60 femmes ont été officiellement victimes d’attaques à l’acide dans ce même état (Deccan Herald, 14 août 2007).

Le plus étonnant est peut-être que les problèmes de l’Inde sont devenus, par certains côtés, similaires à ceux des nations industrialisées. Comment tolérer les discriminations sociales dans le contexte d’une économie qui crée des richesses comme jamais? Comment tolérer que certaines couches de la population soient systématiquement prétéritées dans l’accès à la richesse matérielle et intellectuelle? Aux Etats-Unis, ce sont les Noirs. En Inde, les Dalits ou intouchables. En Suisse, les réfugiés. Ce n’est pas le niveau de développement ou de démocratie qui est en cause ici, mais l’imperméabilité du tissu social et économique, les dysfonctionnements du système de répartition des richesses.

 

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