Posté le 2.09.07 | suite >
AU SUPERMARCHÉ

La première fois que je suis entré dans le nouveau Spencer’s supermarché, sis rue de la Mosquée à Bangalore, je n’en revenais pas. Tout d’abord, cette couleur orange si familière à mes appétits de consommateur. Et puis, l’atmosphère sonore, bruissante de clameurs étouffées dans la plastique irréprochable des étalages. Je me glissais, cabas à la main, vers les premières rangées de spaghettis importés d’Italie, encore hésitant, incrédule devant cette abondance promise, aussitôt attiré par d’autres merveilles, des produits par milliers alignés au cordeau sur des étagères didactiques: «ready to eat», «spices&masala», «international», «oral care» ou, plus poétique, «aerated drinks», «kitchen needs», «cleaning aid». Un fantasme de supermarché, surgi de nulle part, au milieu du chaos indien.
Après avoir distraitement inspecté l’offre en spiritueux et céréales et leurs emballages aux teintes végétales, je me retrouvais au rayon des produits de ménage et cosmétiques, noyé dans un faisceau vaporeux de roses et de javel, de savons liquides aux microbilles dermo-tactiles, d’effervescences violettes et d’anti-chiottes à la lavande. Quelques torchons et arrache-poussière soigneusement plastifiés garnissaient les sous-étages. J’étais déjà vaincu, soumis aux tentations indéfectibles du marketing international.
Il y avait peu de monde, ce jour-là, chez Spencer’s. C’est souvent le cas. Les consommateurs de ma trempe n’ont pas encore atteint le seuil critique. Mais cela viendra. Les employées avaient l’air désoeuvrées. Je les fuyais à chaque fois que l’une d’entre elles m’interpellait du regard et venait se poster à quelques centimètres de moi, large sourire aux lèvres. J’étais obligé de me replier à l’abri des consommables exotiques, où je savais pouvoir les remballer d’une question sadique sur la teneur en salmonelle des fromages proposés: du camembert par kilos, du boursin au poivre et baises roses, du beurre Président.français, au cas où le beurre indien serait jugé impropre à une alimentation civilisée. Mais aussi des baguettes parisiennes, de la ciboulette et des herbes de provence.
La classe moyenne indienne vit un moment privilégié. En Occident, le supermarché consacre la banalité. A tel point que les catégories sociales ont dû se réinventer de nouveaux territoires pour échapper à la confusion. Les prolétaires ont plébiscité l’hypermarché de banlieue, qui leur offre la perspective incomparable d’une sortie en voiture, aux premières lueurs du week-end, tandis que les élites ont redécouvert les vertus du marché de quartier à l’ancienne, où l’on se rend de préférence à pied ou à vélo, au sortir d’une grasse matinée. L’intellectuel bourgeois européen se sent à l’étroit parmi les multi packs et les prix écrasés. Au contraire, il adore les manières rustres mais sympathiques du petit commerçant, ses plaisanteries, son amabilité infaillible et ses factures salées, humainement plus valorisantes que l’anonymat des grandes surfaces.
En Inde, le supermarché est encore une exclusivité, un espace vierge, éthéré, où l’on peut se mouvoir avec la certitude de vivre une expérience hors du commun, méritant d’être savourée à son juste mérite. L’Inde expose sa condition nouvelle de pays partiellement développé dans cette minuscule pellicule de bonheur ordonné. Je n’allais pas lui faillir. Je prenais mon temps, appréciant les contorsions chromatiques de la chanteuse hindi pop au programme de radio Spencer ce matin-là. De Delhi à Chennai et de Bangalore à Calcutta, elle arrosait l’Inde entière de ses flots d’espérance, à l’attention d’un client Spencer’s tel que moi, parmi des centaines d’autres éparpillés à travers le pays, à cette heure précise.
«Celebrate yourself» indique la publicité à l’entrée du magasin.
Je tentais de me forger une posture adéquate. J’évaluais nonchalamment la rythmique imprimée par les coloris des emballages, m’avançant avec confiance entre les rayons, tout en essayant de me concentrer sur le but alimentaire de ma visite. Il n’était plus question ici de remuer la tête, paume tendue vers mon marchant d’oignons pour lui signifier que je n’achèterai ni les aubergines, ni le «special dal» qu’il me proposait. Je me trouvais livré à moi-même, dépouillé de mon travestissement indien.
Les employés Spencer’s sont les premiers à apprécier à sa juste valeur l’œuvre pionnière du supermarché indien. Ils le font savoir, à leur manière indienne, avec zèle et grâce. Ils rayonnent de fierté et de prévenance. Sollicitez-les, d’un moindre sourcillement, ils vous emmèneront alors vers un recoin inexploré du magasin, vous tiendront en haleine sur le prochain arrivage de carottes ou leurs projets d’avenir personnels. Je suis, en Inde, un homme pressé, et je n’avais guère de temps à leur accorder. Mais cela ne m’empêchait pas d’être touché par leur gentillesse. Quelques jours plus tard, tandis qu’une averse tropicale me retenait sur les marche- pieds du magasin, la conversation s’engageait avec un des agents de sécurité, payé 5000 roupies par mois, environ 170 francs suisses. Il m’a dit, dans un anglais persévérant, qu’il attendait de trouver une meilleure situation avant de se marier avec sa femme promise.
Spencer’s s’est implanté dans un quartier à fortes populations musulmane et chrétienne. La clientèle s’ajuste avec un mélange de dédain et de bonheur réprimé à cet univers décalé. J’y ai croisé des femmes en bourqua et des femmes en jeans, des hommes affairés et des étudiantes frimeuses.
L’avantage du supermarché par rapport à l’épicerie de détail, archi-dominante en Inde, est évident: tout y est rassemblé au même endroit, dans un espace de libre accès. Les gens pressés, moteurs de l’économie bondissante de l’Inde nouvelle, ne sont pas les seuls à convenir des avantages de ce modèle importé. Témoignage d’une octogénaire interviewée par la presse nationale: «Auparavant, quand j’allais chez les commerçants du quartier, je devais courir d’un endroit à l’autre pour trouver les meilleurs produits. Maintenant, je peux passer des heures dans l’air conditionné du supermarché. Ce n’est ni trop chaud, ni bruyant, ni trop encombré. A mon âge, je ne peux pas me permettre de courir de droite à gauche. Ici, tout est sous le même toit.»
Les marchands de quartiers s’inquiètent. Il y a quelques semaines, ils sont des milliers à être descendus dans la rue pour protester contre l’arrivée de nouveaux crocodiles sur le marché de la vente, le géant américain Walmart, l’anglais Tesco et, bientôt, le français Carrefour. Selon le magazine Frontline, ils seraient quinze millions de vendeurs au détail, plus des dizaines d’autres millions employés dans le secteur, dont la survie serait menacée. Les supermarchés offrent non seulement un environnement plus aguichant, mais ils réussissent aussi à pratiquer des prix inférieurs à ceux des commerces de détail. Dans le Nord de l’Inde, plusieurs magasins de la chaîne Reliance, fraîchement inaugurés, ont dû fermer leurs portes quelques heures après l’ouverture au public, sous la pression de manifestants venus soutenir le commerce traditionnel. Dans l’état de l’Uttar Pradesh, le gouvernement a même ordonné la fermeture temporaire de 30 grandes surfaces, pour des raisons de sécurité.
Actuellement, Spencer’s emploie quelque 5'000 personnes dans ses succursales. La compagnie prévoit de créer 10'000 postes supplémentaires dans les années à venir, grâce à l’ouverture de nouveaux magasins dans les villes de moyenne importance. Selon un consultant, cité par CNN-Monney, 8'000 supermarchés, toutes marques confondues, devraient prochainement ouvrir en Inde.
Mon cabas raisonnablement rempli, je m’approchais de la sortie, sous les acclamations des caissiers, rivalisant de gesticulations pour m’attirer à eux. Serais-je à ce point un héro ou ont-ils une participation aux bénéfices de leur caisse? Je n’en revenais pas. De retour dans le chaos de la rue indienne, je laissais échapper un soupir de soulagement, tout était intact, là-dehors.
Spencer's
War against supermarkets


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