JUNE 2007 - LAST UPDATE: 28.09.07 > BANGALORE   > ARCHIVES    > CONTACT    > MADJAX HOME PAGE

Posté le 28.09.07

LA FÊTE DE MÊRE MARIE

Samedi 8 septembre, les chrétiens de Bangalore ont célébré la fête de la Vierge Marie. A vrai dire, les Indiens n’ont guère d’affinités pour les détails charnels, ni pour la glose théologique. S’ils ont la foi, c’est pour s’enhardir et non pas pour ergoter sur des matières équivoques. Aussi, on insiste peu ici sur la virginité. Marie est avant tout mère et sainte, «Mother Mary» ou «Saint Mary».

De même, le christ est très rarement représenté sur la croix. Pourquoi s’embarrasser d’épilogues macabres? L’idée de magnifier la souffrance est étrangère à la culture indienne. Celle-ci a certes développé une éthique de l’ascétisme, mais là où la tradition occidentale nous demande d’accepter la souffrance, l’ascète indien la rejette, l’exclut de son univers mental et physique. Ici, Jésus est dépeint sous les traits d’un enfant repu, fièrement assis sur les genoux de sa mère, ou d’un bellâtre trentenaire rayonnant de toute sa sainteté.

On célèbre le 8 septembre la naissance de Marie. Pour l’Européen moyen, habitué à vivre ses moments d’extase religieuse sous la forme de congés payés, cet anniversaire passe peu ou prou inaperçu. En Inde, c’est un moment de grande ferveur, une ode dédiée aux pouvoirs régénérateurs du principe féminin. Après tout, Marie est à peu près la seule femme à jouer un rôle important dans la mythologie chrétienne, parce qu’il fallait bien une femme pour ce récit qui se voulait humainement réaliste. Et encore fallait-il la priver de ses attributs féminins, en la faisant vierge devant l’éternel. Mais il n’est pas étonnant que les Indiens l’aient adopté comme héroïne. L’Asie du Sud n’est certainement pas la région du globe ou les femmes sont le mieux traitées, mais elle a produit un nombre de responsables politiques femmes comme nul part ailleurs. Que ce soit l’Inde ou le Pakistan, le Bangladesh ou le Sri-Lanka, tous ces pays ont à un moment donné eu une première ministre ou présidente, bien avant la Grande-Bretagne, la Norvège ou le Chili.

Une foule estimée à quatre cent mille personnes s’était donné rendez-vous ce samedi soir à la Basilique Sainte-Marie. Il s’agit d’une des plus anciennes églises de Bangalore, érigée au XIXe siècle à l’emplacement d’un lieu de prière chrétien datant du XVIIe. En 1973, le pape Paul VI l’élevait au rang de «basilique», la seule du Karnataka à jouir de ce statut. Curieusement, elle est située en plein cœur d’un quartier aujourd’hui majoritairement musulman, Shivajinagar, du nom du guerrier hindou Shivaji, fomenteur d’une rébellion contre le pouvoir des empereurs musulmans moghol, au XVIIe siècle. La religion est inextricable.

De fait, les fidèles rassemblés aux abords de la basilique n’étaient de loin pas tous chrétiens. Quelque temps auparavant, lors de la célébration du début des neuf jours de prières qui précèdent la fête du 8 septembre, des journalistes du quotidien The Hindu recueillaient le témoignage d’Abdul Razzack, soixante ans, musulman, fidèle participant aux réjouissances: «Et bien oui, je viens offrir mes prières. Qu’est-ce qu’il y a de si étrange à cela? En voyant le nombre de dévots que ce lieu attire, je me suis toujours dit qu’il devait y avoir là quelque chose de pas ordinaire. Cela fait maintenant quarante ans que je m’y rends. Je vais aussi à la mosquée, bien entendu.»

Les religions se côtoient en Inde. Mais c’est moins par esprit de tolérance, que pour répondre à l’impératif pratique qui guide les Indiens en la matière. Abdul Razzack ne vient pas chaque 8 septembre à l’église, au milieu d’une foule chrétienne parsemée d’hindous, pour proclamer sa foi universelle en l’humanité retrouvée. Il se pourrait. Mais il tient surtout à protéger ses arrières. Lorsque plusieurs prophètes viennent vous proposer la rédemption éternelle, n’est-il pas sage de partager votre mise? L’éternel est une question trop sérieuse pour se satisfaire d’impulsions ou d’hérédité. Vous pourriez vous trouver dans le mauvais wagon. Mieux vaut donc sympathiser avec tous les voyageurs du train.

Ce pragmatisme a déterminé la base même de l’hindouisme, une confédération de croyances, assise sur de solides prémisses philosophiques, mais organisée selon des principes clientélistes. La religion est une affaire de marketing. Les croyances s’estiment dans leur capacité réciproque à cultiver leur singularité et la loyauté de leurs adhérents, dans un climat de saine concurrence. Pour tenir en haleine leurs audiences, elles s’inventent de nouvelles ornementations ou de nouvelles batailles identitaires, réactivent les mythes les plus anciens en les adaptant au goût du jour. Dans cette démocratie confessionnelle, fondée sur la singularité des talents plus que sur l’universalité des droits, l’émulation est le principal moteur de l’expression religieuse, la rentabilité son premier objectif.

Trois jours plus tard, alors que je revenais du supermarché, c’était au tour des habitants de Lingarajpuram, à quelques encablures de mon habitacle protégé, de faire la fête à Marie. Les clubs et fraternités de ce quartier populaire rivalisaient déjà depuis quelque temps d’une ardeur toute synthétique pour exprimer leur foi, à coup de posters géants et d’effigies chromées. Au final, «Saint Mary’s Sound & Vision Association, by John and Friends» raflait la mise, assurant sa suprématie sonore sur les alentours. En bon reporter, je partais à la rencontre des organisateurs qui me promettaient, au milieu des essais de micro et des explosions de basse, une édition hors du commun, avec estrade géante installée au bord de la route principale.

Le soir venu, la fête démarrait effectivement dans un gigantesque embouteillage, la foule ayant submergé une moitié de la chaussée, obligeant les véhicules à s’engluer de l’autre côté, dans un choc frontal au ralenti. Sur scène, John et ses amis chauffaient une assistance nombreuse et attentive, à défaut d’être vraiment subjuguée. Mais j’avais beau reconnaître l’ardeur vocale des animateurs, renforcée par les distorsions de la sono, je rentrais précipitamment, sans regret d’avoir manqué une nouvelle occasion de mettre à l’épreuve mes aptitudes au mysticisme.
 

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